Victor Hugo
Nourmahal‑la‑Rousse
Entre deux rocs d'un noir d'ébène
Voyez-vous ce sombre hallier
Qui se hérisse dans la plaine
Ainsi qu'une touffe de laine
Entre les cornes du bélier?

Là, dans une ombre non frayée
Grondent, le tigre ensanglanté
La lionne, mère effrayée
Le chacal, l'hyène rayée
Et le léopard tacheté

Là, des monstres de toute forme
Rampent : - le basilic rêvant
L'hippopotame au ventre énorme
Et le boa, vaste et difforme
Qui semble un tronc d'arbre vivant

L'orfraie aux paupières vermeilles
Le serpent, le singe méchant
Sifflent comme un essaim d'abeilles;
L'éléphant aux larges oreilles
Casse les bambous en marchant

Là, vit la sauvage famille
Qui glapit, bourdonne et mugit
Le bois entier hurle et fourmille
Sous chaque buisson un oeil brille
Dans chaque antre une voix rugit
Eh bien ! seul et nu sur la mousse
Dans ce bois-là je serais mieux
Que devant Nourmahal-la-Rousse
Qui parle avec une voix douce
Et regarde avec de doux yeux